La légende veut que quand vous avez écouté DM la première fois, vous avez trouvé le groupe vraiment mauvais... Non, ce n'est pas exactement le cas ! J'étais dans la boutique Rough Trade, qui était aussi le distributeur de Mute à l'époque. Deux membres du groupe se trouvaient la au même moment, parce qu'ils cherchaient un label. Quelqu'un a voulu me les présenter car il pensait que j'aimerais bien la musique. J'étais assez occupé et, surtout quand j'ai vu leurs looks, j'ai préféré m'éclipser ! Ils ressemblaient à des néo-romantiques et je détestais ce mouvement... Quelques semaines après, Depeche Mode assurait la première partie d'un de mes artistes, Fad Gadget, dans un pub de l'est de Londres, le Bridge House. C'était au mois d'octobre 1980pour être précis. Mais je n'avais même pas fait le rapprochement avec les deux jeunes croisés à Rough Trade...
Vous avez été producteur ou co-producteur des cinq premiers albums : comment arriviez vous a concilier ce rôle avec celui de patron de Mute ? Avec le temps, cette situation est devenue de plus en plus difficile à gérer. Au départ lorsque le groupe a débuté, Mute avait déjà deux ans d'existence mais c'était encore un tout petit label, et ça pouvait aller... Mais au fur et à mesure, Depeche Mode a gagné en notoriété, Mute s'est développé, c'est devenu pratiquement impossible de mener les deux de front. Non pas pour des questions « politique », mais avant tout pour une question d'emploi du temps, de concentration. Ces deux activités demandent une disponibilité de tous les instants et je ne pouvais plus me permettre de privilégier l'un ou l'autre. Dès la fin de l'enregistrement de Black Celebration, on est tombé d'accord sur le fait qu'il fallait trouver un autre producteur pour le disque suivant.
Et vous avez toujours conseillé le groupe dans le choix de vos successeurs ? Bien sûr... Cela fait partie de mon boulot. Mais je n'ai jamais imposé qui que ce soit, je me suis toujours contenté des faire des suggestions.
Même si la décision avait été prise d'un commun accord, vous n'avez jamais éprouvé la moindre frustration dans le fait de ne plus produire Depeche Mode ? Ce fut avant tout un énorme soulagement ! Surtout parce que Black Celebration a été un album assez long et difficile à enregistrer. Le groupe voulait aller de l'avant, utiliser toutes les nouvelles technologies et ce n'est jamais chose facile...Mais je n'ai pas complètement coupé les ponts du jour au lendemain. Pour Music for the Masses, j'étais impliqué en tant que directeur artistique. J'avais écouté les maquettes, on en avait discuté ensemble, on avait choisi le producteur, et je me suis souvent rendu en studio juste pour écouter l'évolution des chansons ou régler des problèmes. Je jouais le rôle traditionnel d'un label. J'étais vraiment heureux du résultat... Cette décision a permis à Alan de prendre plus d'assurance : ça s'entend sur ce disque. Et Dave Bascombe, le producteur, a trouvé le son qu'il fallait. Je me rappelle être allé en studio à Paris lors du premier jour de l'enregistrement pour vérifier que tout était en place. J'étais avec le directeur de Mute France de l'époque (ndlr : Jacques Attali) et je me rappelle qu'en sortant, j'ai poussé un soupir de soulagement : « Ouf, je ne vais pas être enfermé la dedans les six prochains mois ! » J'avais un peu l'impression de fêter ma sortie de prison. (rires.)
Et depuis vous avez toujours tenu ce rôle de directeur artistique ? Toujours, Depeche Mode est un groupe très autonome, mais, parfois, quand tu es en studio depuis longtemps, quand tu travailles sur un même morceau pendant plusieurs jours, il est intéressant d'avoir un avis extérieur.
Etes vous d'accord pour dire que les deux tournants dans l'histoire de Depeche Mode sont le départ de Clarke et l'avènement de Gore en tant que compositeur, d'une part, et de l'autre, la rencontre avec Anton Corbijn, qui va donner au groupe une autre dimension visuelle ? Ce sont certainement des moments clés, mais ce ne sont pas les seuls, loin de là ! Le départ de Vince a bien sûr complètement modifié la dynamique au sein de Depeche mode et l'influence d'Anton a vraiment été primordiale, d'autant qu'à l'époque de son arrivée, l'aspect visuel était devenu important et que c'était peut être le seul point faible. Mais l'arrivée d'Alan et sa passion du studio a été aussi très importante. Et puis il y a des disques qui ont complètement changé la destinée du groupe, je pense en particulier a People are People qui est devenu un hit au Etats-Unis et a complètement altéré le statut du groupe outre-atlantique : de formation culte et underground, elle est devenue incontournable. Ce succès a chamboulé la façon de penser, ainsi que leur vie respective. Le moment où Dave a décidé d'aller vivre aux Etats-Unis a eu des répercussions après coup...Travailler a Berlin entre 1983 et 1985 a également eu un impact énorme.
Et comment avez-vous vécu le départ d'Alan Wilder, en 1995 ? Je savais simplement que tout allait être différent à partir de là... Mais, au même moment, tellement de choses sont arrivées... Je ne veux en aucun cas minimiser son travail au sein du groupe car il a réalisé beaucoup de choses, mais nous avions vraiment l'esprit ailleurs quand il est parti. A l'écoute d'Ultra, on peut dire que s'il était resté, ce disque aurait été différent : ni moins bon, ni meilleur, seulement différent.
Pourriez vous citez un morceau qui a eu un impact particulier sur vous ? Sans doute Dreaming of me, le premier single, même si j'étais impliqué dans son enregistrement... On était allé en studio pour essayer d'obtenir quelque chose et on y était parvenu. Je trouvais le résultat parfait ! C'était le disque de pop électronique irréprochable. Mais il y en a eu tellement ensuite... Je me souviens bien des toutes premières demos de Everything Counts ou Enjoy the Silence. Il y a toujours eu des morceaux que j'ai entendus pour la première fois et qui m'ont impressionné. Ce fut le cas de Personal Jesus : c'était quelque chose de complètement nouveau, ce mélange de blues et d'électronique.
En juin 2000, pour la première fois depuis vingt ans, vous avez signé un contrat écrit avec Depeche Mode... Oui, c'est ce que j'ai dit alors : « Je vais enfin signer Depeche Mode ! » (Rires). La situation avait évolué une première fois il y a quelques années, mais la, il s'agissait d'un contrat plus conventionnel. C'est pour des raisons technique que nous avons fait ça. Et je suis heureux de cette nouvelle situation... Pendant la majeure partie de l'histoire du groupe, on a travaillé sans aucun contrat, juste des poignées de mains... Et je crois que cette confiance mutuelle a beaucoup influencé la nature exceptionnelle de nos relations.
Vous estimez vous chanceux d'avoir découvert Depeche Mode il y a plus de vingt ans ? Oui... Cette rencontre a eu un impact considérable sur ma vie... Mais je ne sais pas si « découvrir » est le bon terme. Bien sûr, il est impossible de dire ce qui serait arrivé si nous ne nous étions pas croisés. Pour moi, pour mon label, pour ma relation avec la musique en général, mais avoir travaillé avec eux depuis si longtemps est exceptionnel. C'est un continuel plaisir, même s'il y a souvent eu énormément de pression. Mais dans les relations créatrices, plaisir et pression vont souvent de pair.