Comment as-tu réagi quand tu as su que tu allais produire le septième album de Depeche Mode ? Sincèrement, à l'époque je trouvais ça surréaliste. Certes j'avais déjà une certaine expérience, aussi bien en tant qu'ingénieur que producteur, j'avais déjà bossé avec des artistes de Mute comme Nick Cave ou Erasure, mais je me considérais encore comme un débutant. Depeche Mode, c'était quand même le haut du panier. En plus, pour ne rien arranger, j'étais très fan du groupe ! D'ailleurs, quand j'ai reçu un coup de fil de Daniel Miller, quelques années auparavant, afin de travailler avec un groupe de son label, j'ai d'abord rêvé secrètement qu'il s'agisse de Depeche Mode... Mais c'était Nick Cave, pour l'album The First Born is Dead. Pas vraiment le même genre ! (Rires)
Comment se sont déroulés tes premiers contacts avec le groupe ? Sans anicroche, j'ai surtout vite compris qu'ils avaient envie d'évoluer, de changer de direction musicale. Ils ne voulaient pas arriver en studio avec des morceaux trop figés, ce qui était en général le cas pour leurs albums précédents... Ils cherchaient plus de liberté, plus d'espace, et désiraient faire évoluer les chansons dans le cadre même du studio.
Il y a eu plusieurs phases dans la conception de l'album, je crois... Oui... on a d'abord commencé à Milan. L'idée de base était claire : ce serait six semaines de dur labeur et de sorties nocturnes. Tout s'est très bien passé, même si nous n'avons pas abouti à grand-chose de concret. En fait, seule la chanson Personal Jesus avait pris forme. Mais avec le recul, on peut dire que ce séjour italien a eu une énorme importance, dans le sens où il a donné le ton pour la suite du disque... Au Danemark, c'était forcement plus studieux, vu qu'il y avait nettement moins de choses à faire ! (Rires). Le groupe était très inspiré, certains morceaux ont énormément évolué lors de ces sessions...Seul point noir, les problèmes de santé de Fletch l'ont obligé à nous quitter en plein milieu de l'enregistrement. En tout cas, j'ai bien eu la confirmation que Depeche Mode était un groupe unique : même s'ils sont considérés par beaucoup comme une formation strictement pop, ils dépassent ce simple cadre, ils sont plus vicieux.
Tu as travaillé sur le disque qui fait l'unanimité dans la discographie de Depeche Mode, mais également sur celui qui est peut-être le plus discuté, à savoir Songs Of Faith And Devotion... Je crois que les fans l'aiment bien... Pour SOFAD, le groupe a voulu pousser encore plus loin les idées qu'ils avaient commencé a développer sur Violator. Les maquettes étaient encore plus dénuées, et les morceaux vraiment réduits à leur plus simple expression, car l'idée principale était de les construire en studio, d'utiliser encore plus les instruments live, comme la batterie. On passait de moins en moins de temps sur les ordinateurs.
Les relations étaient très tendues pendant ces sessions non ? Le problème, c'est que la maison que le groupe avait louée en Espagne, en banlieue de Madrid, n'offrait pratiquement aucune intimité... Mais c'est vrai que Martin et Alan ne s'adressaient qu'à peine la parole. Je pouvais comprendre pourquoi ce dernier éprouvait une certaine frustration. Martin avait plus de facilité à me faire part de ses impressions qu'à lui... Il n'hésitait jamais à me dire ce qu'il voulait exactement pour tel ou tel morceau, mais ne disait rien à Alan.... Ce qui me mettait dans une position plus qu'inconfortable. Comme j'étais le producteur, j'étais la seule personne à qui tout le monde venait parler.
Ce disque est, a juste titre, considéré comme l'album rock du groupe : était ce la volonté de tous d'arriver à un tel résultat ? Oui et non... Martin voulait bien sûr enregistrer un disque plus organique, mais sans doute pas obtenir un son aussi rock... C'est l'une des raisons qui expliquent les rapports tendus que Martin pouvait entretenir avec Dave ou Alan. Dave était alors très influencé par le grunge et Alan était attiré par un côté épique... Du coup, le groupe s'éloignait de plus en plus des ses racines. Peut être un peu trop de l'avis de Martin. En fait je crois que jusqu'à SOFAD, il avait toujours existé une certaine dynamique entre eux. Même s'il y avait déjà des discussions, des désaccords, des idées qui s'opposaient, ils poursuivaient tous le même but. Mais, cette fois, plus aucune harmonie entre les désirs individuels de chacun ne subsistait. Ils n'ont jamais pu accorder leurs différentes aspirations artistiques. Par exemple j'ai toujours pensé que Walking In My Shoes était une chanson fantastique, à laquelle nous n'avons jamais réussi à rendre justice...
Comment juges tu ce disque avec le recul ? D'un point de vue personnel, je crois que l'on a eu raison d'expérimenter, mais je pense justement que l'on aurait pu aller encore plus loin dans l'innovation, dans ce mariage entre les synthés et les sons organiques...
Il paraît qu'à la fin des sessions de Songs Of Faith And Devotion, tu as déclaré que tu ne travaillerais plus jamais avec Depeche Mode... C'est vrai, c'est du a plusieurs choses, en particulier le manque de communication et le sentiment que nous avions atteint ensemble le maximum de possibilités. J'ai pensé qu'ils feraient bien mieux de trouver quelqu'un d'autre et d'explorer une nouvelle direction. Lorsque tu collabores pour la première fois avec un artiste, il existe une excitation, un respect, une force créatrice qui débouchent sur des idées intéressantes, mais à la fin de SOFAD, il ne passait plus rien de tel entre nous.